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EXCLUSIF – Selon un bilan porté à la connaissance du Figaro, policiers et gendarmes ont recensé 454 vols avec arme à feu contre des particuliers à leur domicile dans les onze premiers mois de l’année 2025. Soit plus d’une dizaine d’attaques chaque semaine.
Le torrent de violences et de prédations qui éclabousse la France n’épargne plus aucun sanctuaire. Si, jadis, les barbares sévissaient surtout dans les rues sombres, les bouts de lignes des transports en commun ou encore les parkings déserts, les ultimes digues ont cédé. La sauvagerie la plus extrême a désormais forcé les portes des foyers pour frapper les citoyens au cœur de leur intimité. Dans une atmosphère digne d’Orange Mécanique, des équipes de braqueurs à domicile font irruption dans le cocon familial et y déploient une violence de plus en plus hallucinante. Stakhanovistes de ce que les policiers nomment «home-jackings», ils ne reculent devant rien pour faire parler leurs victimes et mettre la main sur un hypothétique magot.
Un couple d’octogénaires occupant un pavillon au Vésinet, une commune cossue des Yvelines, en a fait la cruelle expérience le 1er janvier dernier. Comme l’a révélé Le Figaro, les victimes ont été réveillées en plein sommeil, peu avant 3 heures du matin, par trois cambrioleurs cagoulés. Le mari, âgé de 87 ans, a été ligoté au rez-de-chaussée et bâillonné avec du ruban adhésif avant d’être frappé d’un coup de marteau à la hanche pour livrer le code du coffre-fort. Si le malheureux refusait d’obéir, les voyous menaçaient de violer son épouse, âgée de 84 ans. Ces derniers sont repartis avec un lot de montres, de bijoux, de pierres précieuses ainsi que les portables de leurs victimes, pour les empêcher de donner l’alerte trop tôt. Ce n’est qu’après s’être défaits de leurs liens à grand-peine que les octogénaires ont marché en état de choc jusqu’au poste de police le plus proche. Quatre jours plus tard, un célèbre blogueur russo-ukrainien, Igor Sinyak, a été braqué à son tour dans son appartement du VIIIe arrondissement, non loin des Champs-Élysées. Après être entrés par effraction, trois inconnus ont ensuite mis un couteau sous la gorge de l’influenceur, le temps de fouiller le domicile et de rafler des bijoux, des montres et des sacs de luxe pour une valeur de 200 000 euros.
Une dizaine d’attaques chaque semaine
«Les beaux quartiers de l’ouest de la capitale restent un terrain de chasse privilégié», souligne un commissaire parisien qui garde à l’esprit la sauvage agression qui a visé, dans la nuit de lundi à mardi dernier, une retraitée de 80 ans dans son logement situé dans une rue paisible du XVIe arrondissement, près du jardin de Ranelagh. Frappée au visage, l’octogénaire a été contrainte de remettre le contenu de son coffre-fort qui renfermait pour 25.000 euros de valeurs. Ses agresseurs, âgés de 25 à 30 ans, ont été interpellés par la BAC en possession du butin tandis que leur victime a été hospitalisée avec le nez fracturé. Il ne se passe plus une journée sans que cette chronique de la haine ordinaire ne s’enrichisse de nouveaux épisodes, où pistolets et revolvers sont volontairement brandis. Selon un bilan porté à la connaissance du Figaro, policiers et gendarmes ont recensé pas moins de 454 vols avec arme à feu, réelle ou factice, contre des particuliers à leur domicile dans les onze premiers mois de l’année 2025. Soit plus d’une dizaine d’attaques traumatisant des familles chaque semaine. Ce chiffre se maintient à un niveau élevé depuis 2020, avec un pic de 563 faits constatés en 2024.
«C’est un sujet qui monte depuis cinq ou six ans, avec un mode opératoire qui a évolué en même temps que le profil des auteurs», détaille-t-on à la BRB de Versailles, saisie d’une dizaine d’affaires l’année dernière. Plus jeunes, jusqu’à voir un mineur de quatorze ans impliqué dans un dossier, les cambrioleurs sont moins expérimentés et moins préparés avant de monter sur les coups. «C’est rare de tomber sur des équipes essentiellement composées de majeurs, ces derniers jouant volontiers le rôle de chef au moment de l’attaque», souffle un policier expérimenté qui explique : «Il est plus facile pour les recruteurs d’approcher des adolescents pour leur faire miroiter des gains fantaisistes et leur promettre de peines plus clémentes en cas de coup dur alors qu’en réalité, nombre d’entre eux finiront derrière les barreaux».
Issus des quartiers nord de Paris, des cités du Val-de-Marne, de Seine-Saint-Denis ou encore celles de l’Essonne, ces voyous sont enrôlés en répondant à des «petites annonces» sur les réseaux sociaux où s’organise une invraisemblable crapulerie quotidienne. «Sur Snapchat ou Telegram, ils se retrouvent sur un fil général, sorte de bourse d’échange entre délinquants, qui propose quelques billets pour aller déplacer des voitures volées ou participer à la surveillance d’un point de deal, d’acheter des armes ou encore de faire participer à des «sékés», c’est-à-dire des casses à domicile avec séquestrations de leurs occupants, détaille-t-on de même source. Les candidats qui lèvent la main sont invités par le commanditaire à rejoindre une boucle privée avant d’organiser le cambriolage, toujours selon le même schéma».
Des équipes de plus en plus étoffées
Le commando est composé d’un voleur spécialisé qui met à disposition une «voiture de guerre», d’un chauffeur, d’un guetteur, de trois «équipiers» en charge de la «séké», dont l’un reste en liaison pendant l’attaque avec le commanditaire. Ce dernier est en général un truand plus madré en lien avec des receleurs. «Jamais les équipes n’ont semblé aussi étoffées», confirme-t-on à la BRB de Versailles où, à volume égal d’affaires, le nombre des gardes à vue a bondi à près de 150 en 2025, contre une centaine les années précédentes. «Les jeunes délinquants, qui font souvent connaissance juste avant le cambriolage, sont souvent fébriles. Certains découvrent parfois dans quoi ils s’embarquent au dernier moment, en voyant les «serflex» et les marteaux», renchérit-on de même source, qui précise que les logements sont sélectionnés à l’occasion de repérages dans les quartiers huppés, sur les réseaux sociaux ou après avoir obtenu le «tuyau» d’un livreur indélicat.
Fulgurantes, les attaques durent en moyenne moins de quinze minutes. «Une séquence pendant laquelle un des voyous peut redoubler de violence pour impressionner leurs complices et asseoir son autorité», grimace un chef de service. Tous croient à la légende du coffre-fort qui ruissellerait d’argent et d’or avant de se contenter, dans les faits, d’articles de maroquinerie et de quelques objets de valeur. Pendant leur équipée sauvage, ces voleurs commettent des erreurs et tombent souvent dans les filets de la police. Les enquêteurs de la BRB de Versailles, qui affichent 100% d’élucidation, en témoignent. Très ciblés, ces cambriolages ne sont qu’une infime partie des quelque 220.000 cambriolages commis en France chaque année – soit un toute les deux minutes – mais ils sont particulièrement traumatisants pour ceux qui les subissent. «Dès qu’ils sont entrés, les malfaiteurs vont directement au contact des occupants, les regroupent et les attachent, y compris les enfants qui voient soudain leurs parents en situation de grande faiblesse, souffle un policier spécialisé. Les dégâts de cette violence psychologique sont bien plus dévastateurs que ceux provoqués par une violation de domicile. Au fil des affaires, nous voyons qu’il est très difficile pour les victimes de reconstruire un cocon familial protecteur».
Les dégâts psychologiques sont dévastateurs
Dans ce jeu de massacre, certaines affaires ont marqué les esprits. Ainsi, un couple de cadres supérieurs demeurant à Meudon a enduré un véritable calvaire au matin du dimanche 23 avril : vers 8 heures, le père de famille a été réveillé par des bruits sourds dans la chambre d’une de ses deux filles avant de se retrouver face à trois individus de «type africain», âgés d’une vingtaine d’années, gantés et porteurs de masques chirurgicaux. Roué à coups de pied et de poing au visage, au point d’en perdre plusieurs dents, il a été étranglé à trois reprises jusqu’à l’évanouissement. Au moment où il s’est vu mourir, il a entendu un de ses bourreaux dire à un complice : «achève-le». Il a eu la vie sauve grâce à son épouse, qui a pu donner l’alerte. Jetée au sol pendant l’attaque, elle a été frappée, les coups allant jusqu’à occasionner une fracture d’une cervicale. Au regard de la gravité de leurs blessures, soixante jours d’ITT leur ont été délivrés. Les agresseurs, tous multirécidivistes, ont été condamnés, en octobre dernier, à Nanterre, à des peines allant jusqu’à dix ans d’emprisonnement.
«Il est tout à fait sidérant de voir le gouffre abyssal entre la terreur des victimes et le sang froid glacial des agresseurs, a déclaré devant le tribunal correctionnel Me Louis Cailliez, avocat des victimes. Ces derniers n’ont pas manifesté de doute pendant les faits. Ils étaient prêts à tout. Que serait-il advenu de cette famille sans l’intervention de la police ? Tout porte à croire qu’ils les auraient torturés pendant 1 heure jusqu’à tout obtenir». Fin connaisseur, cet avocat est formel : «il y a quelques décennies, la plupart des braqueurs abandonnaient leur projet en cas de présence de la famille dans la maison, et les spécialistes remarquent que ce n’est plus le cas désormais : aujourd’hui la violence est une étape du home-jacking».
Face à ce «point de bascule», son confrère Me Thibault de Montbrial se refuse à tout fatalisme et appelle à «assouplir le droit de se défendre». «À chaque fois qu’un malfaiteur entre dans un domicile, l’objectif initial qui est le vol peut se transformer en crime d’opportunité s’il décide de torturer le propriétaire après avoir découvert un coffre-fort ou de violer son épouse si l’envie lui prend», assure le président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure (CRSI), auteur de « France: le choc ou la chute » (éditions de l’Observatoire), qui revendique donc le droit d’appliquer la «doctrine du château». Mise en application en Grande-Bretagne depuis le 17e siècle, celle-ci permet au propriétaire de repousser l’assaillant par tout type de moyen mis à sa disposition. Que ce soit une arme à feu, un couteau de cuisine ou un rouleau à pâtisserie. En droit, l’article 122.6 du Code pénal permet la légitime défense pour «repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité» et «pour se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence».
Préserver avant tout son intégrité physique
Mais la jurisprudence stipule que la riposte doit être nécessaire et proportionnée, ce qui est difficile à appliquer dans la mesure où la victime ne sait jamais à quoi s’attendre. «En cas de homejacking, la première des priorités est de préserver son intégrité physique et celle de ses proches, conseille la commissaire Agathe Foucault, porte-parole de la police nationale. Il est aussi recommandé de relever tout élément ou indice particulier qui permettrait d’identifier les individus». Après le départ des cambrioleurs, les victimes doivent composer le 17 et, en attendant la venue de la police technique et scientifique, ne toucher à rien afin de ne pas effacer des preuves. Les célébrités, devenues des proies de choix en 2024, ont pour la plupart appris de leurs erreurs et filment désormais leur contenu dans des locaux professionnels.
Tous ont été très marqués par la séance d’épouvante endurée par Soraya Riffy, influenceuse suivie par un million d’abonnés sur Instagram. Lors d’un home-jacking perpétré en juillet dernier à son domicile marseillais, trois inconnus l’ont ligotée et tabassée sous la menace d’une arme de poing et de cutters. Présentant plusieurs fractures au visage et de nombreuses coupures sur tout le corps, elle a été aspergée d’eau de javel par ses tortionnaires qui voulaient effacer les traces.
Aujourd’hui, force est de constater que les home-jackings ne cessent de se démocratiser pour toucher les profils les plus variés. Ainsi, le 23 décembre dernier, à Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), trois cambrioleurs armés de couteau n’ont pas hésité à séquestrer une fillette de trois ans et sa nourrice, qui la serrait fort dans ses bras pour tenter de la protéger. Leur supplice a duré d’interminables minutes avant que les délinquants ne repartent bredouilles. L’indicible a peut-être été atteint le 17 mars dernier, à Cambrai, avec le sauvage vol avec effraction commis au préjudice de l’abbé Devred, à son presbytère à Cambrai. Âgé de 96 ans, le religieux a été ligoté, bâillonné à l’aide d’un ruban adhésif puis molesté par quatre tortionnaires qui avaient pris la fuite avec deux chéquiers, un calice et une toile sans valeur. Interpellés et jugés le 10 juillet dernier, ces derniers, âgés de 18 à 21 ans, ont écopé de deux à dix ans de prison. Des peines juste à la hauteur de la déshumanisation galopante qui gagne le pays.