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Les coulisses de l’attaque de policiers du RAID par des passeurs de migrants

By 29 décembre 2025Actualités

@perplexity.ai (image générée non conforme à la réalité)

EXCLUSIF – Six Irakiens et deux Vietnamiens sont mis en examen dans un dossier tentaculaire mêlant tentative de meurtre présumée sur des policiers et trafic de migrants. Les faits ont eu lieu en février dernier.

Le 8 février dernier, deux agents du RAID (recherche, assistance, intervention, dissuasion, NDLR), une unité d’élite de la police nationale, ont vu la mort en face lors d’une fusillade avec des passeurs de migrants de nationalité irakienne. «D’habitude, on surprend les gens. Là, c’est nous qui avons été surpris», explique un des agents, auditionné il y a un mois par le juge d’instruction. «Ils voulaient nous tuer. Je pense qu’on a failli y rester», poursuit ce policier en poste au RAID depuis 15 ans, qui est notamment intervenu au Bataclan.

«J’ai eu l’impression que j’allais crever», abonde son jeune collègue en décrivant au juge cette scène de guerre durant laquelle il reçut une balle à la jambe. Presque un an après les faits, il souffre encore de douleurs et d’un important stress post-traumatique. «Je ne suis pas encore prêt à reprendre le travail, je suis dans le creux de la vague», explique-t-il, très ému, durant son audition.

Une scène de guerre

Peu avant 1 heure du matin ce jour de février, une voiture de marque BMW série 5 déboule à toute allure sur une aire de l’autoroute A31 à Selongey, en Côte-d’Or. Dans la nuit noire, ses cinq occupants, armés, descendent du véhicule. Très vite, ils s’approchent d’un utilitaire blanc banalisé où les deux agents du RAID sont en planque. Des échanges de tirs débutent. Les passeurs canardent l’utilitaire. Un des deux policiers riposte depuis la fenêtre avant droite. «On était dans le véhicule comme en cage», décrit un agent du RAID.

Pris au piège, les deux policiers voient les assaillants se rapprocher dangereusement, à seulement une dizaine de mètres. Un des agents parvient à s’extirper du véhicule, attrape son arme longue et tire sur les passeurs, les faisant reculer. Rapidement touché à la jambe, à quelques centimètres de l’artère fémorale, le policier perd beaucoup de sang. Alors que son collègue tente de le secourir, les fonctionnaires essuient de nouveau des coups de feu. Lors de la fusillade, les agents assurent avoir crié «police» à plusieurs reprises. «J’ai crié tellement fort qu’a la fin je n’avais plus de voix», explique l’un d’eux en audition. Ils ont aussi actionné le gyrophare de leur véhicule.

Au final, les deux policiers s’en tirent presque miraculeusement. Du côté des passeurs, le chef présumé, Karzan G., un Irakien de 39 ans détenteur d’un passeport italien, est tué. Trois des quatre passagers sont rapidement interpellés. Un dernier est toujours en fuite à l’heure qu’il est. Il a été vu pour la dernière fois à la gare de Lyon, à Paris, le 8 février en milieu d’après-midi. Deux complices du réseau ont également été appréhendés alors qu’ils tentaient de fuir vers la Belgique.

La fusillade s’inscrit dans un contexte bien particulier. La veille, un des membres du groupe de passeurs a été blessé par balle par une bande rivale sur une aire d’autoroute. Le lendemain, équipée d’armes de poing et d’armes blanches, la bande visée écumait des aires, à leur recherche, pour en découdre.

Prévenus de cette vendetta imminente – la BMW des passeurs était sonorisée et les conversations écoutées par un interprète -, les forces de l’ordre souhaitaient les intercepter pour éviter un drame. Une vingtaine de policiers, dont des policiers du RAID, répartis dans plusieurs véhicules se sont lancés à leurs trousses. Après avoir perdu de vue la berline, deux agents du RAID se sont arrêtés sur une aire d’autoroute, avant de voir la BMW ressurgir. Tout est ensuite allé très vite.

Les passeurs savaient-ils qu’ils faisaient face à des policiers ce soir-là ? Les deux agents du RAID en sont persuadés. C’est l’un des enjeux de l’enquête ouverte pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique, un qualificatif faisant encourir la réclusion criminelle à perpétuité à quatre suspects, dont l’un en fuite. Il s’agit d’Irakiens originaires du Kurdistan âgés de 25, 27, 30 et 36 ans. Deux d’entre eux sont domiciliés à Limeil-Brévannes (Val-de-Marne). Malgré leur présence établie dans la BMW, tous nient avoir tiré sur les policiers.

«Si l’expédition punitive contre leurs rivaux était bien l’objectif initial de ces passeurs, ils n’ont pas pu ne pas comprendre qu’ils avaient bien affaire à des policiers sur cette aire d’autoroute», explique au Figaro Me Pauline Ragot, l’avocate des deux agents du RAID. «Mes clients ont, clairement et à plusieurs reprises, fait les injonctions “Police”, ils portaient leurs brassards orange réfléchissants et surtout, ils sont parvenus à actionner le gyrophare et l’avertisseur sonore de leur véhicule. Il est impossible de ne pas le voir en pleine nuit. À partir de ce moment, il ne pouvait plus y avoir de doute», poursuit la pénaliste. «Ces Irakiens se sont frontalement attaqués à des opérateurs du RAID avec l’intention très claire de les éliminer : cette tentative de meurtre doit être très fermement punie», conclut Me Pauline Ragot.

Une organisation structurée

Derrière la fusillade, l’enquête dévoile aussi les coulisses d’un réseau de passeurs à l’organisation bien huilée. À l’instar des narcotrafiquants, les passeurs de migrants se livrent des guerres de territoires pour contrôler des zones stratégiques. Des sommes colossales sont en jeu.

Le trafic débute à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), au sud de Paris. Derrière une petite grille défraîchie, un appartement situé dans un immeuble de deux étages accueille des migrants vietnamiens. La plupart sont passés par la Hongrie. Un Vietnamien de 35 ans est suspecté de gérer leur hébergement dans un logement appartenant à sa tante. Ils ont tous les deux été aussi mis en examen dans ce dossier.

Dans l’appartement, un grand meuble à casiers, similaire à ceux qu’on voit dans les piscines, permet aux arrivants de ranger leurs affaires. Jusqu’à 15 migrants, entassés sur des matelas dans des chambres, peuvent dormir en même temps dans ce «lieu de stock». Une soixantaine d’individus au maximum sont hébergés chaque mois.

La planque d’Ivry-sur-Seine n’est qu’une étape de ce vaste trafic d’être humains. Les migrants sont ensuite pris en charge par un réseau d’individus d’origine irako-kurde. Ces trafiquants arrivent à Ivry-sur-Seine à bord de puissants véhicules, Mercedes, Volkswagen et Volvo, immatriculés au Royaume-Uni. Leur objectif : transporter les migrants, qu’ils surnomment «les oiseaux», sur des aires d’autoroute dans le secteur de Troyes (Aube). D’autres clandestins, d’origine afghane, irakienne ou albanaise, provenant d’autres «points de ramassage» sont également amenés sur place par le réseau. Chaque trajet, au rythme de trois à cinq fois par semaine, compte entre 4 et 28 migrants facturés entre 1000 et 3000 euros «par tête». Il est demandé aux migrants d’éteindre leur téléphone pour ne pas être tracé.

Une fois sur les aires d’autoroute – l’arrivée est prévue entre 23h et minuit -, les passeurs s’activent pour faire monter clandestinement leurs «clients» dans des camions de marchandises, alors stationnés, qui se dirigent vers l’Angleterre. Chaque passeur a un rôle bien défini. Certains repèrent les camions sur les parkings et s’occupent de leur ouverture à l’aide d’un pied-de-biche. L’opération prend entre 30 minutes et deux heures. D’autres restent avec les migrants, tout en faisant le guet, puis les aident à monter dans les camions avec une échelle télescopique. Pour se coordonner mais aussi échapper au bornage, les malfaiteurs communiquent entre eux à l’aide de talkies-walkies. Il faut faire vite : la montée à bord des camions devient trop risquée après le lever du jour.

Une nuit, fin 2024, des migrants montent dans un camion frigorifique qui transporte des prunes. La température dans le véhicule est de 3 degrés. Ils devront ensuite patienter environ 10 heures dans ce froid glacial, le temps que des contrôles soient réalisés à Douvres, au sud-est de l’Angleterre. Mais leur arrivée est garantie «à 100%», leur promettent les passeurs. Le gang est également suspecté de faire passer des migrants au Royaume-Uni depuis Dunkerque via des petits bateaux, des «small boats», cachés dans une maison.

Des gains «extravagants»

Les gains exacts des passeurs, «extravagants» selon les enquêteurs, sont difficiles à évaluer. Devant les policiers, un des passeurs reconnaît avoir gagné 32.000 euros entre août et fin octobre 2023. Plus tard, face au juge, ce même individu minimise : «J’ai gagné 50 euros par client, jusqu’à 500 euros par convoi». Dans une communication interceptée fin 2024, des membres du réseau expliquent avoir gagné 32.000 livres sterling – environ 36.000 euros -, et 7000 euros pour le passage de 100 migrants en trois semaines. L’argent pourrait avoir été blanchi dans des commerces ouverts par le réseau, sous des prête-noms, aux Pays-Bas et en Italie.

Ce trafic juteux ne s’arrête pas là. Les passeurs sont aussi suspectés de se servir dans des camions stationnés sur des aires de l’autoroute A5 près de Troyes. Du matériel informatique, 35 sacs de luxe, 7 montres de luxe, des vêtements de marque, des cartons de cigarettes ou encore deux vélos électriques, dont l’un d’une valeur de 9000 euros, ont par exemple été retrouvés lors d’une perquisition au domicile du passeur décédé dans la fusillade. Les objets auraient été achetés «à Barbès», à Paris, justifie l’un des suspects durant son interrogatoire.

Outre la tentative de meurtre présumée sur les policiers du RAID, impliquant quatre suspects, les protagonistes du dossier, au total six Irakiens et deux Vietnamiens, sont mis en examen pour la totalité ou certaines des infractions suivantes : vol en bande organisée, aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d’un étranger en France, participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit puni de 10 ans d’emprisonnement. La date du procès n’est pour l’heure pas connue.

Source : Le Figaro