Skip to main content

« Sefrioui se rêve martyr de la prétendue France islamophobe » : la plaidoirie de Thibault de Montbrial au procès Paty

Au procès Paty en appel, Thibault de Montbrial a fait de sa plaidoirie, que nous publions en partie, un réquisitoire frontal contre l’islamisme : il replace l’assassinat de Samuel Paty dans une logique idéologique, celle d’une « fatwa numérique » destinée à terroriser l’école et à mettre la République à l’épreuve.

« On va lui faire une Paty. »

Madame la présidente, les faits que vous jugez sont parmi les faits les plus graves commis sur le territoire français depuis les dernières décennies. Il s’agit de l’application littérale de la charia sur le territoire français.

Ces faits sont politiques par nature. Vous êtes une juridiction spécialement composée en matière de terrorisme ; le terrorisme est un moyen d’action politique vieux comme l’organisation des sociétés, que toutes les idéologies ont utilisées.

Bien sûr, mes confrères de la défense vous ont dit que vous ne jugez pas des faits de société ni des questions politiques mais des hommes ; c’est vrai. Mais il n’empêche que ces faits s’inscrivent par nature dans une logique politique et qu’il faudrait être hémiplégique pour dissocier ces faits de leur contexte.

La meilleure preuve de l’impact politique de la décapitation de Samuel Paty est que l’expression « on va te faire une Paty » est entrée dans le langage commun pour une certaine catégorie de la population. Un agent DGSI vous l’a expliqué : Anzorov est un héros dans la jihadosphère, il est le Mohammed Merah des années 2020.

Alors qui nous regarde ? Les services de l’État qui luttent contre ce fléau ; les islamistes français attentifs à ce qui se passe chez nous et à la façon dont s’organisent les procédures qui les visent. Ils ont des oreilles jusque dans les salles d’audience, on nous l’a dit, on le sait.

Et puis il y a les profs. Tous sont venus vous dire : L’école vous regarde, et vous écoutera lundi soir lors du verdict. Madame Alazard vous a parlé de la peur des collègues et a dit que ces attaques pouvaient arriver « partout ».

À la sortie de cette salle, un prof est venu me rattraper un jour à la pause déjeuner. Il m’a dit que ce qui les terrorise, ce n’est pas simplement l’histoire-géo mais la SVT, le sport, des profs qui se retiennent de peur d’avoir à toucher une élève qui chute en gymnastique.

C’est ça l’enjeu derrière ce dossier. C’est ça le contexte des faits.

Un adage chinois dit : « En tuer un pour en terroriser 10 000. » C’est ce qu’a fait Anzorov. Et malheureusement, ces témoignages montrent que l’objectif est atteint.

Alors ces profs attendent que vous rappeliez le droit. Vous êtes le dernier rempart de la République, mesdames et messieurs de la cour.

Si Madame Alazard vous a dit tout cela, c’est parce qu’elle est dans le réel, dans la vie de ces profs, de ces femmes et hommes. Votre délibéré sera scruté, car telle est hélas la réalité en France aujourd’hui.

Comment réagissent les victimes quand elles sont frappées par le terrorisme ?

Le policier municipal que je défends a vu une tête coupée, une masse noire dans la main du tueur, un pistolet, se lever vers lui. Tout en lui le poussait à affronter le tueur. Mais il était désarmé, en voiture avec Cécile, son équipière. Au lieu d’accélérer pour percuter le tueur, il a passé la marche arrière, il a reculé. Il s’est placé dans une situation psychologique qui est d’avoir failli à sa tâche de protéger.

On lui a dit et répété que ce n’était pas vrai. Mais il n’a jamais réussi à parler des faits. Son père est mort sans avoir su ce qui était arrivé à son fils. Sa maman a découvert que c’était son fils dont il s’agissait en lisant la presse. Sa famille et lui étaient amis avec Clarissa Jean-Philippe, tuée à Montrouge par l’islamiste Coulibaly le 8 janvier 2015. Ce procès est pour lui la fin de ce parcours personnel difficile.

Mickaëlle Paty ? Elle est infirmière anesthésiste depuis 25 ans. Ce drame l’a fait passer en mode combat. Elle est devenue une combattante. Car au-delà du drame de la mort de son frère, elle a eu cette compréhension que l’enjeu était vital pour la défense de la République. Samuel est mort pour ses valeurs, et elle a ramassé le flambeau. Et elle s’est lancée, avec sa douleur et sa rage, dans ce combat.

On entend parfois – et peut-être que ça sera plaidé – que les parties civiles qui s’expriment ainsi sont dans la vengeance. Ça m’a toujours fasciné. Les mots ont un sens : la vengeance consiste à se faire justice soi-même, sans la justice, pour régler son affaire tout seul.

Ici, c’est l’inverse. La constitution de partie civile permet à la personne frappée par un malheur qualifié pénalement de crime – donc une atteinte aux intérêts de la société – de demander réparation. Faute de pouvoir ressusciter la victime, cela donne lieu à des dommages et intérêts. Mais les préjudices de la perte se réparent aussi d’autres façons propres à chacun.

Pour Mickaëlle Paty, la vigilance à voir la justice protéger la République est ainsi devenue un devoir.

La vision de mes clients de ce dossier, sur le plan pénal, est la suivante.

Sur Boudaoud et Epsirkhanov : le dossier montre qu’Anzorov était déterminé à passer à l’acte, et obsédé par Samuel Paty depuis le 8 octobre. Sa radicalisation et sa violence sont établies. Il jouait au foot avec des têtes de chat décapitées. Il dit à tout le monde qu’il veut tuer quelqu’un. Et il ne le leur aurait pas dit à eux, ses « frères », avec qui il a acheté un couteau et passé des heures en voiture les 2 derniers jours avant les faits ? Ça n’est pas crédible.

Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui ? Le dossier démontre que le premier est quelqu’un capable de colères terribles. Comme quand il dit à sa voisine qu’il va lui arracher les boyaux.

Le 7 octobre 2020, il a envoyé des messages en rafales, avec frénésie, nommant Samuel Paty.

Ce seul message est un élément essentiel de l’intention de Chnina : « Collège du Bois d’Aulne, Monsieur Paty, le professeur Paty dit en se vantant à ma fille qu’il a participé à la marche Charlie. Vous aimez votre prophète, vous avez l’adresse et le nom du professeur pour dire stop. »

On va faire un petit exercice, mesdames et messieurs de la Cour. Mettez-vous un instant dans la situation où c’est votre nom et votre qualité de juge qui figurerait sur un tel message après ce procès. Visualisez le truc. Je vous pose la question : vous l’interpréteriez comment ? Comment les services de renseignement l’interpréteraient ?

Et au passage, à quel moment, dans ce que je viens de lire, est-il question de discrimination (référence à la stratégie de défense de Francis Vuillemin, ndlr) ? Ces messages sont envoyés à 1500 personnes.

Dès le lendemain, Sefrioui persuade Chnina d’aller au collège. Pendant les cinq jours qui suivent, il fait une vidéo pour « faire le buzz » reconnaît-il à l’audience, passe son temps au téléphone, bref ça « prend ».

Et Monsieur Sefrioui lui demande s’il accepte que son contact à lui, Chnina, figure à la fin de sa propre vidéo. S’il s’était senti débordé, s’il avait recherché l’apaisement comme il le prétend, la chose logique aurait été de dire : « Ça va trop loin. » À aucun moment il n’y a apaisement, au contraire. Et pour l’ensemble de ces faits : où est la discrimination alléguée par la défense ?

Monsieur Sefrioui, lui, renifle tout de suite l’odeur du gros coup.

Il faut analyser trois choses chez lui : le parcours, les actes, et le système de défense.

Qui est Monsieur Sefrioui ? Il est un militant. Ça, il est d’accord. Islamiste, radical ? Il dira que non. Le nœud, c’est le Hamas, collectif Cheikh Yassin qu’il crée en 2004. Cheikh Yassin, chef du Hamas, meurt en 2003. L’Union européenne qualifie le Hamas de groupe terroriste juste avant. La charte du Hamas en vigueur en 2004 dit ouvertement qu’il faut éradiquer Israël et tuer les juifs. Tout ça ne lui pose aucun problème au moment de nommer le collectif.

Il a le numéro de combattants du Hamas dans son téléphone. Trois membres du collectif Cheikh Yassin sont partis en zone syro-irakienne. Les alliés du collectif, comme BarakaCity et Forsane Alizza, ont été dissous pour leurs liens avec le terrorisme. C’est un écosystème islamisé, radicalisé, avec porosité avec la violence.

En 2010, Monsieur Sefrioui, quand il s’oppose à la burqa, soutient le droit de traiter les femmes comme les talibans les traitent. Il admire (il a prononcé le mot à l’audience) Al-Qaradawi, figure emblématique des frères musulmans qui a dit à Rome en 2002 : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons. Avec nos lois islamiques, nous vous dominerons. »

Et sa famille ?

La fille de Sefrioui a été bouleversante à la barre. Au-delà de la violence subie et de l’antisémitisme obsessionnel de son père, la chose que j’en retiens est que c’est une survivante. Elle est devenue ce que tout père devrait souhaiter pour ses filles : une femme hors du commun. Elle a fait un travail extraordinaire sur elle-même. En se libérant, elle a libéré sa parole. Au-delà de tout ce qu’elle a dit de terrifiant sur son père, cette phrase rapportée sur Salman Rushdie : « Cette fatwa est normale, il mérite de mourir. »

Et il y a le fils Bilal, qui parle comme son père. De longues phrases. Son père l’admire. Et patatras : la SDAT le perquisitionne et découvre sa fascination pour le djihadisme. Mais Sefrioui est fier de son fils : il attaque la SDAT, pas son fils. Cette résonance est parfaite.

Ensuite, les faits. Il « prend en main Chnina » dès le 7 octobre au soir. La symbolique de la date est terrible…Quant à son coup de force au lycée le 8 octobre 2020 : il martèle qu’il n’a pas dit « si on avait été juif on n’aurait pas attendu dans le froid » mais aurait plutôt parlé « de l’évêché et du consistoire », contre l’évidence des témoignages.

Sur la vidéo diffusée par Sefrioui, la première phrase est essentielle. Les gens décrochent en 5 secondes sur les vidéos, il faut donc les accrocher. Il opère un effet miroir entre le président Macron accusé d’« haïr, combattre et stigmatiser les musulmans » et Samuel Paty. Puis il est fait référence à un engrenage, à une ligne droite, qui se terminerait par… Srebrenica, c’est-à-dire par un rappel du massacre de 8 000 musulmans en Yougoslavie ! Et conclut que ça laisse présager des heures sombres.

Au passage, où est-il là encore question de discrimination ?

Cette vidéo, mesdames et messieurs, est un appel à agir. Et c’est crucial. Un appel à agir en disant « stop » à ceux qui, comme Samuel Paty, feraient écho à la haine des musulmans exprimée par le président français.

Alors c’est trop facile de parier sur la naïveté républicaine et de se défendre en disant : « Moi, je n’ai jamais été violent et jamais appelé à frapper quiconque. »

Cet appel résonne au contraire de façon éclatante quand on connaît la logique islamiste. Y figurent tous les ressorts sémantiques et émotionnels qui mènent à la violence. C’est un appel au jihad défensif : « Quand on est attaqués, on a le droit de se défendre ».

D’ailleurs, les conséquences de ces appels et vidéos de Chnina et Sefrioui ont été bien comprises par tous les témoins qui sont venus vous dire la peur qui a régné au collège pendant 11 jours. Jusqu’à celle de Samuel, qui avait placé un marteau dérisoire dans son sac à dos pour se protéger.

Jusqu’au 16 octobre quand, tragique ironie, dans le soulagement d’un soir de départ en vacances, Samuel Paty a sans doute pensé : « Putain, cet enfer est en train de se terminer » peut-être au moment même où Anzorov l’a rattrapé.

Il est rattrapé pourquoi ? Parce qu’il a été visé par ce que la première cour d’assises a appelé la fatwa numérique dont il a fait l’objet. Et c’est important pour la suite de la lutte contre l’islamisme que vous la renommiez ainsi dans votre arrêt.

Le système de défense de Monsieur Sefrioui ? Ce n’est pas une question d’avocats, car il est d’accord avec la façon dont on le défend.

Dans une logique de pénaliste normal, avec quelqu’un de condamné en première instance pour une association de malfaiteurs terroriste qui repose notamment sur son parcours, on va voir le client, on lui dit : pour faire baisser la peine, il faut tout faire pour décontextualiser et apaiser, montrer qu’on a été mal compris.

Or que fait Monsieur Sefrioui en appel ? Il fait l’inverse. Il fait le choix d’amplifier sa radicalité en disant que Samuel Paty a discriminé les élèves musulmans. Dans un procès de viol, cela consisterait à dire : « Attendez, vous avez vu comment elle était habillée, la salope ! » C’est exactement ça. C’est ça la logique qui a été entendue en dehors du prétoire !

Le pire n’est pas que ça soit insultant pour Samuel Paty et insupportable pour la famille. C’est d’abord que c’est pénalement sans effet. Je fais une hypothèse : que Samuel Paty ait effectivement discriminé les élèves musulmans. Et donc quoi ? Eh bien rien. Il n’y a pas de fait justificatif qui excuserait pénalement la mécanique mortifère mise en œuvre par Sefrioui.

Mais non seulement cette ligne est sans effet juridique, mais elle a des effets désastreux en dehors du prétoire. Dans la France de 2026, Monsieur Sefrioui estime qu’il peut être audible en venant dire que ce qui lui est reproché, c’est d’avoir réagi à une provocation. Le fait même qu’un islamiste accusé de tels faits puisse s’adresser à une partie de l’opinion publique en pensant qu’elle adhérera est gravissime.

Ce faisant, Sefrioui se place en martyr de la cause. Il veut être un martyr islamiste de la prétendue France islamophobe qu’incarnait une nouvelle condamnation. Il prépare la suite. C’est terrifiant. Et c’est à vous, juges, de répondre par le droit. Nous avons un État de droit. Et c’est une force, pas une faiblesse ! Notre Constitution, nos lois permettent de lutter. Mais en plus des textes, il faut une force d’âme à ceux qui les appliquent !

Samuel Paty a été tué parce qu’il enseignait la République, sa laïcité et sa liberté d’expression. Ces valeurs, c’est à vous, juges, de les protéger, sans la naïveté que d’autres espèrent de certains magistrats.

Vous ne serez pas naïfs ! Les islamistes ciblent l’école, l’université et le sport, car c’est là qu’on éduque les jeunes et qu’on leur apprend l’égalité homme-femme. Ceux qui pensent que Mickaëlle Paty et moi sommes des islamophobes n’ont rien compris : c’est tout l’inverse. Nous voulons que la République puisse arrimer à elle tous les jeunes, y compris bien sûr les jeunes musulmans, en leur disant de ne pas écouter les sirènes des radicaux, en leur expliquant : « Voilà le cadre de liberté posé par la République, c’est le creuset dans lequel nous allons pouvoir vivre ensemble en France ! »

C’est pour cela que des gens comme Chnina et Sefrioui détestent l’école. C’est parce qu’il l’enseignait qu’ils ont collé une cible sur Samuel Paty. Ils sont les doigts qui l’ont désigné à Anzorov. Vous avez le devoir de rendre toute la dignité qu’on a parfois tenté de faire perdre à Samuel Paty pendant ce procès. La tension qui y a régné, certaines méthodes de la défense, montrent que chacun a bien compris les enjeux. Et la Justice est en première ligne.

Je pourrais finir avec Confucius, qui disait qu’il faut répondre au bien par le bien et au mal par la justice. Mais je préfère vous rappeler ce que Mickaëlle Paty a dit à la barre : « Je veux montrer à mes fils de 12 ans qu’à la fin, ce ne sont pas les méchants qui gagnent ».

Source : Marianne (Etienne Campion)