
Lundi 2 mars, la cour d’assises spéciale de Paris a tranché dans le procès en appel de l’assassinat de Samuel Paty. AFP/Bertrand Guay © AFP/BERTRAND GUAY
ENTRETIEN. Lundi 2 mars, la cour d’assises spéciale de Paris a tranché dans le procès en appel de l’assassinat du professeur d’histoire-géographie. Maître Thibault de Montbrial, avocat de Mickaëlle Paty, livre son analyse du verdict pour Le Point.
Dans la salle, un silence de plomb. Puis une sonnerie retentit – et soudain, la tension accumulée depuis des mois semble se libérer. Et ce lundi 2 mars 2026 n’y fait pas exception. La cour d’assises spéciale de Paris a rendu sa décision et a condamné en appel quatre hommes à des peines de six ans de prison à quinze années de réclusion criminelle impliqués dans l’assassinat de Samuel Paty. Entre cris de soulagement, larmes et déception, Maître Thibault de Montbrial, avocat de Mickaëlle Paty, décrypte un verdict en demi-teinte.
Le Point : Quel regard portez-vous sur ce verdict rendu en appel ? En êtes-vous satisfait ?
Me Thibault de Montbrial : C’est un verdict contrasté. Ce qui était essentiel aux yeux de Mickaëlle Paty, c’est que le concept criminel de « fatwa numérique », qui avait été consacré en première instance, soit confirmé par la cour d’assises d’appel. Aujourd’hui, il est acquis que le fait de publier des vidéos ou des messages pour cibler des personnalités – que ce soit des professeurs, des journalistes, des avocats ou des professionnels de toute nature – pour leur prétendue « islamophobie », est susceptible d’être qualifié de crime par la justice. C’était l’enjeu stratégique majeur du procès. De ce point de vue, c’est satisfaisant. Mais il y a aussi une part de déception pour ma cliente sur la peine infligée à l’accusé Brahim Chnina, qui est descendue de 13 ans à 10 ans. Cette diminution de peine est regrettable parce que symboliquement, il est celui qui a tout enclenché : c’est lui qui a rédigé les premiers messages, qui a désigné Samuel Paty, qui a donné son nom et l’adresse du collège. Les professeurs sont confrontés à des parents d’élèves comme lui de plus en plus souvent en France.
Brahim Chnina a manifesté des regrets, contrairement à Abdelhakim Sefrioui, qui déposera un recours en cassation. Qu’en pensez-vous ?
Sur les faits, ils sont nécessaires. Brahim Chnina a organisé toute la montée en tension avant de suivre Abdelhakim Sefrioui. Mais ce dernier est un prédicateur, un islamiste convaincu proche du Hamas, ancré dans la haine de l’Occident. C’est un individu beaucoup plus dangereux. Quant à leur défense, l’évolution en deux ans est nette. Le premier est apparu rongé par une forme de remords qu’il a exprimés, et il a été très habilement et intelligemment défendu par ses avocats. À l’inverse, le second a fait un choix sidérant : il a tenté de rejeter la faute initiale sur le cours de Samuel Paty. Il a plus parlé à une partie radicalisée de l’opinion publique musulmane qu’à ses juges. La virulence, voire la violence de certains propos de ses avocats ne l’ont certainement pas aidé. Il se présente désormais publiquement comme le martyr d’une justice « islamophobe » ; il était acquis qu’il irait jusqu’au bout des voies de recours.
Au-delà de ces deux figures, il y a le cas des complices présumés de l’assassin : Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, condamnés respectivement à six et sept ans d’emprisonnement. Quel est le sentiment de la famille sur ce point ?
Là, c’est l’incompréhension totale. Les deux jeunes Tchétchènes – qui ont accompagné le terroriste Abdoullakh Anzorov les 48 dernières heures – ont réussi à convaincre la cour qu’ils n’étaient pas au courant de son projet. Pourtant, il en parlait à tout le monde, il a acheté des armes avec eux… Mickaëlle Paty, et toute la famille d’ailleurs, ne croit pas un instant qu’ils ignoraient le projet. Le fait que le lien avec l’attentat ait été « gommé » par la cour est un choc. Ils ont été condamnés pour « association de malfaiteurs », mais pas « terroriste ». Leur peine actuelle leur permet de sortir dans les semaines qui viennent. C’est quelque chose qui ne passe pas. Et l’explosion de joie de certains de leurs proches dans la salle, qui manifestaient comme si une équipe de foot venait de marquer un but, n’a rien arrangé.
Ce procès a été émaillé d’incidents de procédure et de contentieux juridiques soulevés par la défense.
Que la défense soulève des incidents est classique. Ce qui était pénible, c’est l’agressivité générale des avocats de Monsieur Sefrioui : des prises à partie personnelles, des esclandres, une pression constante sur la cour et sur les avocats de parties civiles. C’était désagréable et, de fait, ça n’a pas servi leur client.
Estimez-vous que cette décision puisse envoyer un message clair s’agissant de la protection des enseignants et de la liberté d’expression ?
Le message aurait été encore plus clair avec des peines plus élevées pour les auteurs de la fatwa numérique. Mais nous avons vu à l’audience, à travers les témoignages de professeurs, à quel point cette décision était attendue. Il y a une pression islamiste quotidienne de plus en plus forte en France qui se matérialise sur les enseignants, que ce soit en histoire-géographie, en science et vie de la terre ou même en éducation physique et sportive. Ce verdict ne va pas tout changer d’un coup, mais c’est au moins une manifestation de soutien fort.
L’histoire de Samuel Paty va être adaptée au cinéma par le groupe UGC. La famille a-t-elle été consultée ? Qu’en pense Mickaëlle Paty ?
Mickaëlle Paty était au courant. C’est essentiel que l’histoire de son frère soit connue du plus grand nombre pour que les gens – qui sont encore trop nombreux à être naïfs face au danger de l’islamisme – prennent conscience de la vitesse à laquelle les choses peuvent basculer. Les islamistes ciblent l’éducation, le collège, le lycée, l’université et la jeunesse en général. Tout ce qui permet de faire connaître cette histoire en détail et de comprendre le mécanisme de cette fatwa mis en œuvre par les accusés est fondamental.