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Mohamed Amra : deux ans après son évasion, 49 suspects et l’ombre du label Black Manjak Family

Selon une source proche de l’enquête, les policiers « ne doutent pas » que Mohamed Amra ait commandité son évasion en recourant à la BMF, organisation informelle accusée de naviguer entre le milieu de la musique et la criminalité.

Deux ans après l’évasion sanglante de Mohamed Amra, des investigations tentaculaires se poursuivent avec l’ambition, notamment, d’établir le rôle exact joué par le label Black Manjak Family (BMF). Mohamed Amra, surnommé La Mouche, s’était évadé le 14 mai 2024 dans l’Eure lors d’une extraction qui s’est transformée en véritable guet-apens : deux agents pénitentiaires ont été abattus, trois autres grièvement blessés.

Depuis, fort de « dizaines d’enquêteurs mobilisés à temps plein », l’Office de lutte central contre le crime organisé (OCLCO) a usé « de centaines de techniques spéciales d’enquête » (interceptions téléphoniques et géolocalisations notamment), a indiqué à l’AFP le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco). « On va apporter une vigilance particulière à des écoutes, à des flux financiers, qui sont des éléments tangibles, contrairement à des déclarations, qui sont des indices », explique-t-il.

À ce jour, « une grande partie » des 49 suspects -dont 28 sont en détention provisoire -a été interrogée, selon une source proche du dossier. La justice pense tenir les membres du commando : Alexandre G. et Camyouque M., interpellés en France ; Adonis C. et Fernando D. C., le possible tireur, respectivement retrouvés en Thaïlande et en Espagne ; Alan G., qui a été arrêté au Maroc. Également soupçonné, Nixon M. est décédé en novembre 2024. Face aux juges, ces hommes gardent le silence ou démentent. « En l’état, il n’y a aucun élément qui permette d’attribuer à mon client le rôle de tireur », insiste auprès de l’AFP Sarah Mauger-Poliak, avocate de Fernando D. C. Alors, qui a tiré, organisé, commandité ?

« Des regrets »

« Il faut demeurer prudent sur le rôle joué par les différents mis en examen et attendre l’éventuel jugement avant d’imputer, avec certitude, les tirs mortels à tel ou tel mis en cause », prévient le ministère public. Même si la volonté de tuer lui paraît certaine. « Quand vous prenez des victimes en guet-apens à l’aide d’un commando muni d’armes de guerre, il y a forcément l’idée d’un passage à l’acte potentiel. »

Mohamed Amra s’était évadé le 14 mai 2024 à la faveur de l’attaque sanglante du fourgon pénitentiaire dans lequel il se trouvait. Au total, une quarantaine de personnes sont actuellement mises en examen dans ce dossier

Selon une source proche de l’enquête, les policiers « ne doutent pas » que Mohamed Amra ait commandité son évasion en recourant à la BMF, organisation informelle accusée de naviguer entre le milieu de la musique et la criminalité. Mais devant les juges, Mohamed Amra « ne s’est pas exprimé sur le fond et nul ne peut savoir quel sera son positionnement dans un prochain interrogatoire », souligne Lucas Montagnier, l’un de ses avocats. Il « exprime des regrets sur les conséquences des actes pour lesquels il est poursuivi, mais comprend tout à fait que cela soit peu audible pour les parties civiles », selon Benoît David, qui le défend également.

Du côté des parties civiles, « la souffrance est toujours aussi vive », explique Pauline Ragot, qui représente la famille de l’un des deux agents tués, Arnaud Garcia. « Mes clients ont confiance dans l’information judiciaire, qui a d’ores et déjà permis d’établir de très nombreuses responsabilités ».

« Activités criminelles »

En mars, Jean-Charles P., présenté comme « l’ami d’enfance » de La Mouche et « un interlocuteur direct » de membres du « commando », a été interrogé. Il était détenu à Rouen quand Amra s’est évadé. La juge a cherché à comprendre son rôle au sein de la BMF, d’après des éléments d’enquête dont l’AFP a eu connaissance.

Cette organisation « se revendique comme étant avant tout un label de musique » lancé par le rappeur Koba LaD en 2022, mais derrière cette existence commerciale, estiment les enquêteurs, « les activités criminelles » de ses membres permettent de « faire un parallèle » avec le gang américain Black Mafia Family – même acronyme mais nom légèrement différent. Ce gang, né à Détroit dans les années 1980, s’est spécialisé dans le trafic de drogue et le blanchiment, mais s’affichait comme un label hip-hop.

La BMF version française trouverait ses racines dans la diaspora manjaque de Guinée-Bissau, implantée à Évreux et Mantes-La-Jolie (Yvelines). Elle pourrait être, selon les policiers, « une vitrine pour blanchir les revenus générés par le trafic de stupéfiants » afin de « faciliter d’autres activités criminelles »… Comme l’évasion de La Mouche ? Ce dernier « entretient des liens étroits avec les différents membres de la BMF », selon la même source. « Des flux financiers dessinent des liens », abonde une source proche du dossier.

« Les Enfoirés »

C’est juste « un groupe de musique comme la Sexion d’Assaut, Magic System ou les Enfoirés », rétorque Jean-Charles P. Un groupe dont ce « fan de Koba » dit ne pas faire partie. La Black Mafia ou la Black Manjak, « ça n’a rien à voir », affirme aussi Adonis C. en novembre 2025. « Comme je traîne avec Koba LaD, je mets BMF sur mon Instagram », mais « je n’en fais pas partie ».

L’analyse des enquêteurs relève « du pur fantasme », a réagi May Sarah Vogelhut, qui défend le rappeur mis en examen. Koba LaD « n’a jamais cherché à financer la cavale d’Amra. Il a créé la BMF à la séparation de son manager. S’en réclame qui veut. Mon client ne saurait en aucun cas être responsable de qui gravite autour de lui », a insisté l’avocate.

Des membres supposés de la BMF ont récemment fait parler d’eux : Adonis C. et Jean-Charles P. ont été mis en examen début 2026 ; Fernando D. C. est soupçonné dans l’enquête sur l’assassinat d’un jeune de 19 ans, abattu à Saint-Nazaire en décembre 2024. Soit huit mois après l’évasion d’Amra.

Source : SUD OUEST