
Un policier rouennais de 32 ans est poursuivi devant le tribunal correctionnel de Rouen après avoir porté un coup de matraque à une femme. Le contexte de cette soirée tendue dans le centre-ville de Rouen le soir de la victoire du PSG, le 30 mai 2026, est avancé par la défense pour justifier les faits. La plaignante s’est vue prescrire 15 jours d’ITT.
« J’aimerais présenter mes excuses pour les blessures. Je ne voulais pas blesser. » C’est par ces mots que Kevin S., 32 ans, dont 10 dans la police nationale, a débuté sa prise de parole devant le tribunal correctionnel de Rouen. Le fonctionnaire était jugé ce lundi 12 octobre pour des faits de violences aggravées commis lors de la soirée du 30 mai 2026, en marge des célébrations liées à la victoire du PSG en ligue des champions.
Dans la salle des pas perdus, Kevin S. est accompagné par une quinzaine de ses collègues policiers venus assister à l’audience en soutien. Le prévenu tient à préserver son anonymat, masque chirurgical sur le visage et casquette vissée sur la tête.
« J’ai dû faire un choix en un quart de seconde«
Il est un peu plus de 23h30 ce 30 mai 2026. Le PSG vient de remporter sa deuxième Ligue des Champions de suite. Dans les rues de Rouen, les supporters exultent. Rapidement, des débordements sont signalés dans le centre-ville. Du mobilier urbain est dégradé, des poubelles brûlent et les forces de l’ordre déployées sont visées par des tirs de mortiers.
« La soirée était bien particulière […] on n’y est pas habitué dans la région« , se souvient Kévin S. qui est déployé sur le terrain durant de longues heures cette soirée-là.
On ne rentre pas dans la police pour être du mauvais côté, j’espère pouvoir continuer à exercer mon métier
Au milieu de ces « violences urbaines » décriés par les policiers, une jeune femme termine sa soirée dans un restaurant de la place du Vieux-Marché. Avec son neveu et une amie, ils se dirigent vers la rue de la champmeslé. Le petit groupe tente de savoir si le magasin de prêt-à-porter « Cocosun », qui appartient à son amie, a été dégradé au cours de la soirée.
Il est 1h du matin passé de quelques secondes, lorsque la jeune femme et son neveu se retrouvent, par hasard, face à un groupe de policiers. Et la situation dégénère presque immédiatement. Le neveu est confondu par la police avec un délinquant recherché. Il est agrippé par un fonctionnaire qui finît par le relâcher très rapidement. Dans la confusion et « au milieu des gaz« , Kevin S. tente de venir prêter main-forte à son collègue. « J’ai dû faire un choix en un quart de seconde » et assène un violent coup de matraque à la jeune femme.
Sur les images filmées par une caméra-piéton diffusée au cours de l’audience, on voit Kevin S. lever son « bâton » et frapper la victime au milieu du visage. S’ensuivent, des hurlements et la confusion. « Le certificat médical indique un œdème, des fractures du nez, de la joue, des sinus, des saignements, une ecchymose et un visage gonflé« , détaille la présidente du tribunal. La plaignante se verra prescrire 15 jours d’ITT (Incapacité Totale de Travail).
La faute aux gaz lacrymogène ?
Alors pourquoi cette passante a-t-elle subi cette violence ? Était-elle légitime et proportionnée comme le veut la loi ? Devant le tribunal, Kevin S. tente de se justifier. « Il est tard, le corps fatigue, je deviens très sensible aux gaz. » La juge l’interroge : « Etait-il nécessaire d’utiliser votre bâton ?« . Le fonctionnaire répète son argumentaire : « Je n’ai plus toutes mes capacités, ni ma vue ni ma respiration. Je l’utilise pour me dégager ».
Kevin S. explique avoir été agrippé et avoir visé l’épaule de la jeune femme « qui criait ». La vidéo de la caméra-piéton et une vidéo amateur versées au dossier ne permettent pas de confirmer ses dires. « Quand j’utilise mon bâton, les deux [la femme et son neveu], me font face et je ne sais pas ce qui va se passer derrière, je me sens impuissant et vulnérable », poursuit le policier face aux juges.
Une explication qui peine à convaincre. La victime mesure 1m65 et pèse moins de 60 kilos face au fonctionnaire bien équipé et d’un gabarit bien plus imposant. « Par expérience, je ne peux vous dire que ce n’est pas parce qu’elle est plus petite qu’elle n’est pas dangereuse », tente d’expliquer Kevin S.
– « A quoi sert le coup ? » – « Me dégager de la situation » – « Une situation où personne ne vous tient… » – « J’ai fait au plus rapide »
« Rien dans ce dossier ne justifie l’usage de la violence«
« Pourquoi êtes-vous rentré dans la police Monsieur ?« , interroge une juge assesseuse. « Pour protéger et servir » répond le prévenu. « Compte tenu des faits qui vous sont reprochés, 15 jours d’ITT, avez-vous le sentiment de servir et protéger? », poursuit la magistrate. « Les blessures de madame sont regrettables, j’ai essayé de prendre la meilleure décision sur le moment. »
Dans leurs plaidoiries, les avocats des parties civiles, Me Gachi et Me Yousfi refusent de faire « le procès de la police », mais entendent que justice soit rendue. « Rien dans ce dossier ne justifie l’usage de la violence« , plaident-ils. Les deux avocats soulignent que la plaignante ne souhaite pas de vengeance, mais qu’elle se présente devant la justice avec « la volonté de comprendre ».
Tête baissée, la victime écoute ses avocats qui poursuivent : « La confiance dans l’institution repose sur le fait que la police reste soumise au droit ». Et Me Gachi achève sa plaidoirie en réclamant que la justice s’applique contre « un policier qui a failli« .
Dans son réquisitoire, le ministère public a insisté sur la mission difficile des policiers lors de violences urbaines. « Madame est une victime, il n’y a pas de doute. […] mais que pouviez-vous faire face à des casseurs ? », interroge le parquet. Dans une inversion de la charge, le procureur souligne que la plaignante n’aurait pas dû tenter de venir au magasin « le Cocosun ».
Une rhétorique incompréhensible pour la partie civile : « Je ne comprends pas comment on peut venir dire que c’est la faute de ma cliente si elle s’est pris un coup dans la tête. C’est incroyable ! Ce n’est pas une émeutière, elle est venue en talon pour protéger le magasin de son amie. »
C’est le rôle de la police de distinguer qui sont les émeutiers et qui sont les gens lambda. Me Kaltoum Gachi, avocate de la partie civile
« Elle s’est physiquement interposée pour provoquer une rébellion »
Le parquet a finalement réclamé une peine de 6 mois de prison avec sursis à l’encontre du prévenu estimant « que l’acte n’était pas proportionné« .
Des réquisitions bien trop légères pour la plaignante qui a subi deux interventions chirurgicales dues aux violences : « Six mois de prison avec sursis c’est insignifiant, c’est injuste. Moi je ne serai plus jamais la même personne, lui après le délibéré, ce sera oublié, moi ma vie ne sera plus jamais pareille. »
L’avocate du prévenu, Me Teisserenc, a rappelé que le contexte central de « violences urbaines » dans cette soirée du 30 mai 2026 devait être pris en compte. Tout en plaidant la relaxe de son client, elle a reconnu que la plaignante avait bien été victime : « c’est une certitude, elle a été gravement blessée ».
L’avocate a rappelé que Kevin S. avait eu un parcours exemplaire de policier depuis 10 ans, « jamais une procédure à son encontre ».
Dans un communiqué le cabinet Montbrial Ragot Cailliez justifie la position de son client : « C’est précisément la vertu de la justice – qui ne se rend pas dans les médias – que de restituer aux faits la nuance intrinsèque à toute réalité complexe. Ce procès a permis à notre client d’exprimer évidemment sa sincère désolation pour le dommage enduré par la partie civile. Pour autant, elle s’est physiquement interposée pour provoquer une rébellion et notre client lui a porté un coup d’arrêt en visant l’épaule, qui a atteint son visage du fait de son mouvement courbé. La blessure occasionnée est un accident. »
La décision a été mise en délibéré au 5 novembre 2026.